On aime aussi...la remise en cause de la "fabrique des leaders" : Interview de Florence Noiville

Publié le par Isabelle Rey-Millet

L’invitée du dernier CJDéj Paris, de l’année 2011, était la journaliste et écrivaine Florence Noiville, notamment connue pour son essai polémique,  J’ai fait HEC et Je m’en excuse, publié en 2009 et que nous avions bien aimé ! Passée par Science Po et HEC, elle commence sa carrière dans la finance avant de quitter cet univers pour devenir journaliste et écrire des livres pour enfants !  En 1994, elle rejoint ‘ Le Monde’, en tant que critique littéraire, et devient également romancière et biographe : un parfait exemple qu’on peut passer des chiffres aux lettres avec talent !  

Interrogée par Frederic Rey-Millet, pour débattre de son ouvrage dénonçant la responsabilité des grandes écoles, dans la formation des leaders qui ont amené le modèle capitaliste libéral au bord du gouffre, elle continue à nous surprendre !

Frédéric Rey-Millet : Pourquoi et comment avez-vous décidé d’écrire cet ouvrage ?

 9782234063396-G.jpgFlorence Noiville : En 2008, J’étais aux Etats-Unis quand des camarades de promo d’HEC m’appelèrent pour fêter nos 25 ans. Je me suis alors demandé ce qu’il y avait de positif à célébrer sur ce quart de siècle. Quel était le bilan ?  Chômage en hausse constante, écologie de plus en plus préoccupante, malaise de plus en plus visible dans le monde du travail, crise des subprimes qui ne cessait d’enfler… A mon sens, ces années ont été celles de la désillusion pour ceux à qui l’on promettait d’être « les leaders de demain ». Mais mes camarades n’étaient pas prêts à se remettre en question. Je suis alors partie  à la rencontre d’anciens de ces grandes écoles de commerce pour enquêter sur leurs points de vue (aussi bien sur la situation actuelle,  qu’avec le recul, sur l’éducation qu’ils avaient reçu lors de leurs études). Lors d’un déjeuner, j’en ai  parlé à mon éditeur qui m’a proposé d’en faire un livre !

FRM : Quel fût l’accueil réservé au livre ?

FN : L’accueil fût excellent partout … sauf dans mon ancienne école !  Il est très difficile de critiquer une grande école: vous êtes considéré comme envieux et ignorant si vous êtes extérieur, et, si vous en êtes, on vous le faire payer car vous crachez dans la soupe !

FRM : Regrettez-vous ces études ?

FN : Je ne regrette absolument pas ces études et n’ai aucun désir de discréditer ces écoles. Mais je ne comprends pas leur incapacité à se remettre en question. Elles ne veulent pas comprendre que le modèle qui marchait vingt-cinq ans avant n’est peut-être plus adapté à la situation.  L’enseignement doit évoluer avec la société et doit se diversifier pour faire face aux limites que nous montre le système actuel.

FRM : Il y a très peu de création de PME en France par les jeunes diplômés, comment expliquer cette difficulté qu’ils ont à se lancer ?

FN : En effet, seulement 5% des diplômés vont ensuite créer leur PME, c’est essentiellement parce que les étudiants sont « formatés » pour rechercher le profit maximal, le plus rapidement possible et sans prendre aucun risque. Ils n’osent pas se lancer et créer eux-mêmes leur structure,  même s’ils en ont le talent. De plus, ces écoles étant classées selon le salaire moyen d’un diplômé à sa sortie, celles-ci n’ont aucun intérêt à encourager de quelconques prises de risque qui feraient chuter leur ‘ranking’ !

FRM : Les anciens des grandes écoles qui ont continué à gravir les échelons, dans la finance ou le marketing, sont-ils aujourd’hui épanouis ou remettent-ils,  eux aussi, ce système en cause ?

FN : Pour les gens de ma génération, c’est vraiment du ‘perdant-perdant’. Lors des interviews, j’ai ressenti un certain malaise chez ces cadres supposés être des leaders. Le système ne les motive plus, mais leur permet de se mettre à l’abri du besoin : certains se trouvent une deuxième vie, une passion à pratiquer en parallèle,  pour arriver à s’épanouir tout en travaillant. Face à ce mal-être perceptible, je me suis posé la question du sens. En effet, toutes les  formations dont nous sommes les produits  insistent sur la question du « comment »,  mais  jamais du «pourquoi» on fait les choses !

FRM : Des choses ont-elles changé depuis la publication de votre livre il y a deux ans ?

FN : On assiste à des réactions d’étudiants, comme à Harvard où certains boycottent des cours d’économie. J’ai même entendu parler de rapprochement avec des étudiants d’HEC pour former « les étudiants indignés »,  sur le modèle du mouvement des Indignés qui grandit depuis quelques mois au sein de la jeunesse occidentale.  Ces étudiants d’HEC se sont aussi rapprochés de ceux de l’Ecole d’Economie de Paris pour remettre en cause certains fondamentaux.  Une chose qui semble nécessaire quand on sait que les polys de finance sont les mêmes aujourd’hui qu’en 2006 !
Mais une réelle révolution des consciences n’est pas prête d’avoir lieu, notamment au niveau de la direction d’HEC:  c'est la  même depuis quinze ans, avec un DG qui a trente ans de maison et n’a aucune raison de vouloir bousculer les choses tant qu’HEC  est n°1 du classement Financial Times des  Business School  européennes.

FRM : Changeons de sujet : qu’est-ce que vous nous conseillez  de faire lire à nos enfants ?

FN : En toute immodestie,  je peux vous conseiller  La Mythologie Grecque, La Mythologie Romaine ou Les Héros Grecs chez Actes Sud Junior, qui sont 00220262 bparmi les premiers livres que j’ai écrits. Ces mythes sont souvent partiellement oubliés alors qu’ils n’ont pas pris une ride et apporte une morale sur les travers de l’être humain, comme la jalousie ou l’ambition.  Pour les enfants un peu plus jeunes, je conseille Je Cherche les Clés du Paradis, paru à L’Ecole des Loisirs sous mon nom d’épouse, Florence Hirsch.

Florence Noiville aura su nous faire partager sa vision de l’éducation des élites et sa détresse face à un système que même ses leaders ne peuvent pas contrôler. Quant à nous, nous attendons  la sortie du documentaire audiovisuel qu’elle prépare, sur les alternatives à ce modèle et les moyens pour l’améliorer.

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