Rencontre avec Bruno Jarrosson : la stratégie en toute simplicité

Publié le par Benjamin Thierry

Le 4 mars 2011, le CJD Paris recevait Bruno Jarrosson, l'homme qui parle stratégie avec simplicité, à l’oreille des dirigeants.

 

Bruno-Jarrosson1Lorsqu’on lui pose la question « que faites-vous dans la vie ? », Bruno Jarrosson ne peut s’empêcher d’en rire. Il se présente comme consultant en stratégie (directeur-associé chez DMJ-consultants), professeur de philosophie (il enseigne la philosophie des sciences à Supélec), écrivain (auteur et co-auteur d’une vingtaine d’ouvrages), conférencier, et depuis peu, auteur de théâtre (à partir d’avril 2011, sa pièce sur les ressorts de la décision nous replongera à la veille de la bataille du Chemin des Dames).

 

Avec un grand sourire, Bruno Jarrosson admet combien son parcours peut paraître incohérent. Ce qui le meut ? La passion, ou plutôt son « démon » : il « ne supporte pas de ne pas comprendre ». Pour lui, la recherche du vrai est un impératif,  et la philosophie une nécessité quasi-vitale pour apprendre à penser.

 

Au final, ce sont trois sujets qui occupent l’activité et la pensée de Bruno Jarrosson. Trois sujets reliés entre eux et récurrents dans la vie : la stratégie, la décision et le temps.

 

 

Commençons par le début : c’est quoi, la stratégie ?

 

Bruno Jarrosson définit la stratégie comme le domaine des décisions sur lesquelles le droit à l’erreur coûte cher (par rapport à un objectif donné).

 

La stratégie est aussi une posture, une « manière de regarder le monde » qui peut se résumer en 5 points :

 

1 – La modestie. Personne ne peut prévoir l’avenir avec certitude. La stratégie doit le plus possible s’approcher du vrai, éviter les plus grosses erreurs, mais aucune stratégie, aussi bonne soit-elle, n’offre la garantie que tout se déroule comme prévu !

           
2 – Le réalisme. L’élaboration de la stratégie doit tenir compte des contraintes du réel et tâcher d’en discerner les forces. Une vision n’est pas une stratégie. Qu’un dirigeant base son management uniquement sur une vision est même très inquiétant, car ce mode de pensée ne tient pas compte de la réalité.

 

3 – La cohérence. Une stratégie doit être cohérente avec elle-même et avec le contexte. Par exemple, une entreprise qui chercherait à se démarquer par les prix alors que sa taille ne permet pas les économies d’échelle aurait une stratégie non cohérente. De même pour une entreprise qui voudrait se différentier par ses produits dans un secteur d’activité ou la qualité n’est pas un critère important pour les clients.

 

4 – Le couple pensée / action. Le propre de l’humain est sa capacité à mettre de la pensée dans son action et de mettre sa pensée en action. La stratégie s’inscrit dans cette dualité. Ce qui nous amène au point suivant…

 

5 – Réconcilier l’avenir et le présent. Il ne faut pas confondre la stratégie et sa mise en œuvre. La stratégie offre un espace de liberté dans lequel on peut dépasser les limites du présent. Dans un deuxième temps, la mise en œuvre correspondra à une « négociation avec le réel dans le temps ».



Comment construire une bonne stratégie ?

 

Les deux principaux écueils sont le raisonnement par analogie et l’intuition.

 

Le raisonnement par analogie est faux car le fait qu’une stratégie ait fonctionné dans une entreprise X ne garantit pas qu’elle fonctionnera dans une entreprise Y. Bien connaître le domaine d’activité de son entreprise peut carrément être un handicap, car cette connaissance incite à trop se concentrer sur la concurrence et les pratiques du métier, et pas assez sur soi-même. Une bonne stratégie peut en effet prendre à contre-pied les pratiques du secteur.

 

L’intuition (mode de réflexion privilégié des dirigeants selon Bruno Jarrosson) présente également des limites. Son principal défaut est de se baser sur des informations et des expériences passées. Or… le monde change !

 

Une bonne stratégie doit se construire à l’aide d’une méthode d’analyse, car ce mode de raisonnement est le seul qui garantisse l’indépendance de la pensée par rapport à ses tendances naturelles de raisonnement par analogie ou par intuition.

 

 

Comment mettre en œuvre la stratégie ? Peut-elle être partagée ?

 

Pour ce qui est de partager la stratégie à l’extérieur de l’entreprise, Bruno Jarrosson se montre assez dubitatif. Par contre, elle doit l’être entre le dirigeant et les actionnaires.

 

L’idéal est de revoir sa stratégie tous les 3 ans. Sur la base de cette stratégie, le dirigeant doit recevoir un mandat stratégique qui constituera sa mission. La stratégie est par définition partagée entre le dirigeant et les actionnaires. Par définition, un actionnaire réagit aux informations présentes et recherche la rentabilité à court terme… sauf s’il existe une stratégie, partagée par le conseil d’administration et le dirigeant. La stratégie apporte alors un autre horizon temporel, basée sur l’objectif d’un développement futur.

 

Cet aspect prospectif de la stratégie peut constituer une difficulté supplémentaire pour les dirigeants (surtout dans les PME), car l’exercice demande de s’extraire de la pression du quotidien. Et malheureusement, le temps ne s’arrête pas lorsque l’on conçoit sa stratégie !

 

 

Dans ce cas, que dire du temps… ou du manque de temps ?

 

Bruno Jarrosson affirme avec une sérénité contagieuse que le problème du manque de temps est un faux problème. Pour s’en rendre compte, il suffit de considérer qu’on ne pourra jamais faire qu’une toute petite partie de tout ce qui est possible dans la vie : 14 millions de livres à la Bibliothèque Nationale de France, 7 milliards de nos contemporains dignes d’êtres rencontrés… et une vie d’homme compte 30000 jours.

 

Ce qui compte est-il la vie que nous n’avons « pas le temps » d’avoir, ou celle que nous avons ? Lorsque nous disons manquer de temps, cela signifie en réalité que nous ne faisons pas ce qui a du sens pour nous.

 

Dans un monde qui s’accèlère, où toujours plus d’informations sont disponibles, nous pouvons être tentés d’aller nous-mêmes plus vite… comme un hamster dans sa roue ! Or, faire les choses plus vite, c’est aussi perdre leur sens. Pour reprendre la citation de Woody Allen : «J'ai pris un cours de lecture rapide et j'ai pu lire “Guerre et Paix” en vingt minutes. Ca parle de la Russie.»

 

Dans la même veine, Bruno Jarrosson (qui en profite pour ajouter un nouveau métier sur sa carte de visite : professeur de lenteur) nous dit qu’il n’a pas le temps de lire des articles courts.

 

 

Alors, adieu Twitter, bonjour lenteur ?

 

Charge à chacun de choisir ce qui a du sens pour lui, de prendre le temps d’en perdre pour prendre les bonnes décisions et élaborer les bonnes stratégies. L’enjeu est peut être notre réussite, le succès de nos entreprises...

 

...ou tout simplement la possibilité de regarder avec satisfaction l’utilisation du temps qui nous est dévolu !

 

 

  

 

Publié dans Conférences

Commenter cet article