Sur la route d’Abilene : décryptage du Paradoxe

Publié le par Benjamin Thierry

Dans l’article Il était une fois… le Paradoxe d’Abilene, nous avons vu l’illustration d’une situation assez cocace : une famille décide à l’unanimité d’aller à Abilene, alors qu’aucun de ses membres, pris individuellement, n’en a envie.

Cette anecdote a réellement été vécue par Jerry Harvey, sociologue américain, et l’a conduit à théoriser le Paradoxe d’Abilene. (Si vous ne connaissez pas cette histoire, nous vous conseillons de la lire pour comprendre ce qui va suivre).

Comment un groupe d’adultes sains d’esprit peut-il prendre une décision contraire à ce que pense chacun de ses membres ?
La situation vous paraît absurde ? Elle est pourtant tellement banale que nous l’avons déjà tous expérimentée, au travail, en famille, entre amis ou en couple…


Les symptômes du Paradoxe d’Abilene en 5 étapes :
  1. Les membres du groupe ont le même avis sur la situation et sur ce qu’il convient de faire. Dans l’histoire de Jerry Harvey, les quatre membres de la famille considèrent tous que leur après-midi n’est pas très emballant, mais aussi, qu’avec une chaleur pareille, rester tranquillement au jardin n’est finalemen pas si mal.
  2. A un moment donné, pour diverses raisons, les membres du groupe communiquent un message différent de ce qu’ils pensent réellement. Ils se conduisent donc mutuellement à une mauvaise interprétation de la réalité. Ainsi, dans l’histoire de Jerry, chaque membre de la famille a toutes les raisons de croire que les trois autres veulent aller à Abilene.
  3. Sur la base de ces informations fausses, le groupe prend une décision contraire à ses objectifs et/ou aux souhaits de chacun.
  4. Les membres du groupe s’engagent dans l’action de manière contre-productive: frustration, colère, rejet de la faute sur les autres et procrastination sont au rendez-vous.
  5. Le voyage à Abilene continue ! Contrairement à la famille de Jerry, les victimes du Paradoxe d’Abilene ne se rendent jamais compte de ce que pensent réellement leurs camarades d’infortune. La situation peut alors se répéter… et s’envenimer.
    Les conflits d’intensifient, recouvrent l’origine du problème et créent de nouvelles difficultés. Il est de plus en plus difficile de revenir en arrière, car les membres du groupe sont pris dans un processus d’engagement («si nous en restons là, nous aurons fait tout ça pour rien ! »). Certains membres peuvent également être bloqués sur leurs positions par un autre différend qui les oppose historiquement.

Les causes du Paradoxe

La première cause du Paradoxe d’Abilene est la crainte du rejet : cette raison empêche les membres du groupe d’exprimer ce qu’ils pensent réellement. Personne ne remet en cause la sortie à Abilene par crainte de passer pour rabat-joie, associal, égoïste, réfractaire, etc…

Le Paradoxe d’Abilene place les membres du groupe dans une situation de conflit intérieur, né de la contradiction entre leurs actes et leurs convictions sur ce qui doit être fait. Le problème, c’est que cette contradiction, au lieu de les pousser à s’exprimer, les engluent dans des questions « existentielles » : « Que dire ? Que faire ? Jusqu’où dois-je accepter cette situation ? Est-ce honnete ? Ne se rendent-ils pas compte de ce qui se passe ? Suis-je la seule personne sensée ici ? ».
La contradiction génère alors, chez les membres du groupe, du stress et de la frustration. Généralement, pour trouver une excuse à leur inaction, ils développent des fantasmes négatifs qui leur donnent raison de ne pas s’exprimer : « Le dernier qui a essayé de s’opposer à ce projet, c’est Michel, du service R&D. Quelques mois après, il s’est fait licencier. » Ou encore : « Je n’aime pas ça mais c’est trop tard. Si je lui dis ça maintenant, elle va devenir dingue ! ».

Ces fantasmes négatifs peuvent parfois concerner des risques bien réels (exprimer sa position n’est pas toujours indolore), mais la plupart du temps, il s’agit de craintes non vérifiées et souvent exagérées.


Coup de théâtre : le revers du Paradoxe

Si les membres du groupe sont paralysés par des craintes non vérifiées, il n’empêche qu’ils génèrent en retour des problèmes bien réels comme, par exemple, des conflits qui s’enveniment jusqu’à dépasser largement l’enjeu initial.

Ironie du sort : c’était précisément pour éviter le conflit que les membres du groupe n’avaient pas voulu dire ce qu’ils pensaient vraiment.

Autre exemple : un Directeur de Recherche se retrouve licencié suite à l’échec d’un gros projet. Or, c’est par crainte de perdre son poste que, 6 mois plus tôt, il avait préféré taire ses réserves sur la disponibilité de la technologie…

Et voila, toute bonne tragédie se termine par un coup de théâtre, rendu savoureux par son ironie ! Pareil à Œdipe qui rencontre son destin en essayant de le fuir, les victimes du Paradoxe d’Abilene récoltent souvent ce qu’elles voulaient éviter !

Mais alors, n’y a-t-il rien à faire pour éviter d’en arriver là ? L’Oracle a-t-il parlé ? Les dés sont-ils jetés ? Bien-sûr que non ! C’est justement le sujet de notre prochain article : Nous n’irons pas à Abilene !

Alors, si vous préférez les happy ends aux fins tragiques, restez avec nous !

A suivre…

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